Bordeaux 2020

Bordeaux 2020
2020 restera dans les mémoires comme la troisième année d'une grande trilogie de millésimes 2018-2019-2020 à Bordeaux. Pourtant, l'histoire derrière les 2020 est bien plus intéressante que la merveilleuse qualité: c'est un millésime moderne qui démontre magnifiquement comment le changement climatique et les compétences acquises en matière de vinification (à la fois dans le vignoble et dans les caves) se sont réunis pour présenter des résultats étonnants.

Le changement climatique n'est pas toujours une mauvaise chose. À Bordeaux, connu dans le passé pour son climat maritime, synonyme de pluie et d'humidité, l’alternance d'hivers humides et d'étés secs et ensoleillés est devenue normale au cours de la dernière décennie. Cela signifie que les raisins peuvent mûrir pleinement sans ces notes vertes et herbacées, qui faisaient partie du lexique bordelais d'autrefois, mais avec moins de risques de pourriture. En revanche, les phénomènes météorologiques extrêmes associés au changement climatique - gelées de printemps, tempêtes de grêle, sécheresses - présentent des défis annuels. Par contre, si les viticulteurs parviennent à les surmonter, ils sont récompensés par des raisins beaucoup plus sains que par le passé.

Pour mieux comprendre, jetons un coup d'oeil au schéma météorologique de 2020. Il y a eu beaucoup de pluie en novembre et décembre 2019, et ceci a continué au printemps 2020. Les températures ont été douces du nouvel an jusqu'en mars, on ne peut pas parler d'un hiver rude, ce qui a conduit à un débourrement précoce autour du 20-26 mars qui présageait un millésime précoce. Les conditions tropicales du printemps, ont entraîné des problèmes de mildiou, ont été atténuées par une période de temps sec et ensoleillé autour du 17-22 mai, ce qui correspond à une floraison précoce qui s'est poursuivie tout au long de l'été, jusqu'à la mi-août, avec des températures estivales chaudes. Ensuite, un temps plus frais à la mi-août, suivi d'orages (il est tombé beaucoup plus de pluie dans le Médoc que sur la Rive Droite). Un début septembre chaud, sec et ensoleillé, interrompu par des journées plus fraîches et de la pluie du 19 au 27. C’est avec un temps mitigé et venteux pendant les derniers jours de septembre et début octobre, que ce termine les vendanges, avant que de fortes pluies ne tombent pendant le reste du mois.

Comme les deux dernières années, le stress hydrique pendant les mois secs de l'été a été un défi (Cheval Blanc a vécu la plus grande pénurie d'eau jamais enregistrée à la propriété). Les sols argilo-calcaires avec des réserves d'eau plus importantes n'ont pas autant souffert, ce qui explique que certains vins de qualité supérieure et des plus constants en 2020, proviennent du plateau de Pomerol et de Saint-Émilion. Il est intéressant de noter que le Château Ausone et le Château Cheval Blanc ont tous les deux intégrés des niveaux plus élevés de Merlot que de Cabernet Franc dans leurs assemblages à cause du stress hydrique sur les parcelles sans argile dans le terroir. Les vignobles présentant une quantité décente d'argile dans le Médoc et le Pessac-Léognan (comme à Saint-Estèphe) ont mieux résisté et les plus de 100 mm de pluie tombés à la mi-août sur la rive gauche ont donné un coup de pouce significatif aux cabernets sauvignons alors qu'à ce moment-là, il ne pleuvait pratiquement pas sur la rive droite.

Ce qui est vraisemblable, c'est que les vignes ont une mémoire et s'adaptent. Par exemple, après une gelée de printemps dévastatrice, les rendements sont tellement plus élevés l'année suivante que les vignes cherchent à compenser l'insuffisance. Il est probable que le trio de millésimes solaires ait permis aux vignes de renforcer leur résistance et de trouver un mode « de freinage » pendant les pics de chaleur et de sécheresse, alors qu'auparavant elles se seraient refermées. Bien sûr, cela est lié à la qualité du terroir, car il est clair que les meilleurs vignobles s'en sortent mieux en ces temps de changement climatique. La santé de la vigne et du sol, ainsi que le biome microbien du sol, en particulier autour des racines des vignes, constituent le lien entre tous ces éléments. Les vignerons travaillent leurs sols en douceur plutôt que de les labourer, afin de ne pas perturber les systèmes racinaires et la vie microbienne.

Autre phénomène intéressant : même si les niveaux d'alcool restent élevés, la perception de l'alcool en bouche est plus équilibrée et les vins semblent moins chauds en fin de bouche. Selon l'ISVV (Institut de la vigne et du vin de Bordeaux), cela semble dû au fait que, dans le passé, les vins à forte teneur en alcool étaient le plus souvent produits à partir de raisins surmûris et qu’au cours de ce processus physiologique, les acides étaient dégradés.

Pour la troisième année consécutive, les vignerons et les dégustateurs ont été surpris par la merveilleuse fraîcheur qui se dégageait des vins dès l’attaque. On ne retrouve plus les saveurs un peu « trop cuites » du millésime 2003. Les récentes conditions plus chaudes et les étés plus secs ont fait mûrir les raisins plus tôt que par le passé et les décisions de vendanges ont changé, passant de l'anticipation du moment le plus opportun pour cueillir le raisin afin d'atteindre la maturité, au luxe de pouvoir choisir le moment de la vendange. L'acidité est toujours présente dans ces vins modernes mais les niveaux de Ph restent assez bas et ce sont plutôt les tanins que le fruit qui portent l'acidité. Au lieu de trouver la fraîcheur dans le fruit juteux comme en 2019, cette année, la clé des vins est cette merveilleuse tension et énergie tannique qui conduit l'expression en mi-bouche.

Bien que le climat et le terroir jouent un rôle important dans ce millésime et expliquent le fait qu'il y ait plus de variations qu'en 2019, les vignerons jouent un rôle décisif dans le succès des vins de 2020. Ceux qui ont adapté leurs dates de vendanges et la gestion du vignoble à la sécheresse estivale, auront mieux réussi que d’autres. L'effeuillage et les vendanges vertes ne se font plus systématiquement. En revanche, les pratiques clés sont les cultures de couverture pour garder le sol protégé et nourri ; la biodiversité pour aider à la pollinisation et contrôler les populations d'insectes ; et enfin la taille et le positionnement des sarments pour garder la vigne bien aérée et les grappes à l'ombre.

Les bonnes dates de vendange étaient cruciales et on a maintenant tendance à rechercher la fraîcheur plutôt que la surmaturité en cueillant plus tôt que par le passé. C'est le premier millésime que j'ai vécu où le Médoc a fini de récolter avant la Rive Droite et où sur la Rive Droite nous avons récolté Pomerol, Saint-Émilion et la Côte de Castillon en même temps, ceci en fonction de l'effet de la sécheresse sur la maturation finale.

Dans le chai, l'équipement de tri toujours très complexe semble être quelque peu abandonné pour la simple raison que dorénavant les raisins sont si sains. Au lieu de longs remontages du moût dans les cuves, le mot clé aujourd'hui est "infusion", de sorte que le chapeau reste humide mais que la quantité d'oxygène que les moûts reçoivent soit beaucoup plus limitée. L'impression d'alcool semble être exacerbée par le chêne neuf, de sorte qu'aujourd'hui, pratiquement aucun domaine n'utilise 100 % de chêne neuf et la tendance à utiliser des "muids" de chêne plus grands, de 300 à 600 litres (au lieu de la barrique bordelaise traditionnelle de 225 litres), pour tempérer le chêne, se généralise.

Comme les études de sol prennent de plus en plus d'importance dans le désir de cartographier les différences entre les vignobles, des cuves plus petites, des amphores et des jarres en argile sont utilisées pour distinguer les différentes parcelles. La quantité de travaux de construction en cours pour répondre à cette sélection stricte des parcelles n'a pas été revue depuis au moins deux décennies. Les nouveaux chais dont on parle le plus sont ceux de Château Figeac, Château Haut-Bailly et Château-Lynch Bages, mais d'importants travaux sont en cours ou prévus au Château Lafite-Rothschild, Château Léoville Las Cases et au Château Haut-Brion, pour n’en citer que quelques-uns des plus grands.

Enfin, je me dois de mentionner l'étrangeté des vendanges pendant la crise sanitaire. Le port du masque pendant la chaleur des premières semaines de septembre a été pénible pour chacun. Il était impératif de tester quotidiennement les équipes de vendangeurs pour s'assurer que personne n'était infecté; devoir isoler toute une équipe, surtout dans le Médoc où les équipes sont beaucoup plus nombreuses, aurait été une catastrophe alors que c’ était déjà un vrai défi de trouver des vendangeurs. Au moins deux directeurs de châteaux bordelais ont contracté le Covid et n'ont pas encore totalement retrouvés leurs papilles gustatives, ce qui a compliqué l'assemblage des vins de 2020. L'ISVV a même publié un protocole sur la manière de réentraîner son cerveau à capter les signaux aromatiques, dans l'espoir que l'odorat finisse par revenir complètement.

Le seul nuage à l'horizon pour le lancement des vins de 2020 est qu'après une récolte abondante en 2019 (qui n'a peut-être pas été pleinement ressentie par le marché, car les châteaux conservent de plus en plus de stocks pour les libérer plus tard, c.à.d. au moment où il n’y aura plus le Covid), les rendements pour les vins de 2020 sont généralement en baisse de 10 à 20 % par rapport à 2019. Cela varie selon l'appellation et le château, mais le mildiou, la grêle et les petites baies avec moins de jus en raison de la chaleur et de la sécheresse, en sont les principales causes.

Il était intéressant d'entendre les vignerons du Médoc s'étonner de la qualité de leurs merlots cette année et de constater qu'ils ont joué un rôle majeur dans le repulpage des vins de Saint-Estèphe et de Margaux (deux régions couronnées de succès). On avait craint que les cabernets sauvignons ne mûrissent pas complètement avant les pluies d'automne, mais les pluies du mois d'août leur ont donné un coup de pouce et ils ont finalement mûri à peu près en même temps que les merlots. Sans oublier, les vins blancs et les vins doux de Bordeaux, il y a de beaux blancs frais, fruités et floraux qui ont été vendangé à la fin du mois d'août et au début du mois de septembre.

En ce qui concerne les vins rouges en général, ils ont des couleurs profondes, des arômes de fruits noirs, souvent plus floraux que juteux. En bouche, ils présentent une excellente concentration de fruits et des tanins passionnants, tendus et frais, soyeux et énergiques. Les taux d'alcool sont légèrement inférieurs sur la rive gauche (un très confortable 12,8 % chez Lafite et 13,8 % chez Calon-Ségur, contre 14,5 % en 2019) mais toujours élevés sur la rive droite (14,5 % étant une moyenne approximative) en raison d'une proportion plus importante de merlot, bien que, comme je l'ai dit précédemment, l'alcool ne semble pas être le facteur primordial dans beaucoup de mes notes de dégustation.

En réponse à l'inévitable question posée aux vignerons sur l'emplacement stylistique des vins de 2020, la plupart disent qu'ils se situent quelque part entre les millésimes 2018 et 2019. D'autres soulignent la précision et la structure des 2016. J'ai hésité à utiliser le mot "classique" pour décrire les vins, mais la réussite des tanins tend à faire paraître des vins plus posés, retenus et de classe par rapport à l'exubérance juteuse des charmants et jolis 2019. Une chose est certaine, il y a dix ans, nous n'aurions jamais cru que l’irrégularité du climat bordelais serait capable de produire des tanins avec ce niveau de maturité, de texture et de complexité. Cela semble être un millésime qui vieillira de manière impressionnante, et nous parlerons de ce trio de millésimes pendant encore très longtemps.

Les premiers vins commencent à peine à sortir, mais nous lancerons le premier groupe le vendredi 21 mai. En attendant, consultez régulièrement notre page En Primeur pour toute mise à jour.

© Fiona Morrison M.W.

*Comme pour les notes de dégustation de l'année dernière, nous avons ajouté les initiales à la fin de chaque note afin que vous sachiez par qui elles ont été écrites. FM signifie Fiona Morrison et ADR fait référence à Alexander De Raeymaeker.

**Cet article a été initialement publié dans Wine & Spirits Magazine, républié ici avec permission.
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